I
L'écran du réveil n'affiche toujours que 04h37. La nuit a été longue et va toucher à sa fin. Déjà le bleu du ciel s'éclaircit vaguement à travers les stores. Ses yeux ont beau être restés ouverts, il n'y voit plus rien. Il pense. Il pense qu'au lever du soleil, le même quotidien frénétique l'attend. L'unique paramètre qui, peut-être, variera, est la disposition des nuages, leur teinte... La température de l'air en revanche ne varie jamais pour lui, il pense. Ses sens ne sont là que pour guider le corps métronome qui devra accomplir les mêmes rituels. Quand bien même une douleur physique le rappellerait à son existence, il y prêterait bien peu attention. Une infinité de causes pour une seule conséquence, et le voilà transformé en somnambule. Des années de lutte contre des coups durs de la vie l'avaient renforcé au point de le rendre insensible. Il se demande comment un être peut en arriver là, comment tant de victoires ont pu conduire à cette défaite écarlate. Le sommeil le gagne. Peut-être 2 minuscules heures suffiront-elles à le faire tenir toute une journée, peut-être pas. Il le faut ! 8 heures de travail, 5 jours sur 7, et la garantie de survivre financièrement un mois de plus. Survivre en quel honneur ? Aucune conquête amoureuse ne l'attend pour embellir son quotidien. Bien qu'elles fussent légion, aucune n'a dépassé le record poussiéreux d'une paire de nuits. Peu importe, certains parasites en font autant sans se demander pourquoi. Ses temps libres sont les seules choses que l'existence lui laisse pour survivre mentalement. L'alcool et la vie en société ne font plus qu'un, cette illusion suffit à le sortir de l'appartement et l'emmener vers la ville. Le paysage de nuit lui rappelle quelques vagues feuilletons télévisés qui lui ont laissé croire, durant son enfance, que la vie était autre. L'amour était autre, l'amitié était éternelle, les pays du monde allaient finir par tous s'entendre. Ça fait longtemps que ces choses ont cessé de l'importer. L'expérience lui a appris qu'il valait mieux faire partie d'un tout erroné que d'être seul. Passer sous silence ces considérations avait été un travail de longue haleine, mais ô combien rémunérateur à bien des égards. Un détour au milieu des boutiques, des ruelles encombrées de vies insouciantes et des cafés pleins à craquer se terminait généralement au même café, l'un des rares cafés où la fumée et le bruit étaient absents. Ses larmes ont fini par sécher lorsqu'il revient à lui.
Le réveil affiche désormais 06h00 et n'a presque pas le temps de sonner. Il ouvre le volet, contemple la ville qui peine à s'éclaircir, comme s'il ne lui plaisait plus de réfléchir les rayons du soleil. Une douche et un café, aussi indispensable que l'oxygène à sa survie, terminent de le sortir de l'univers cauchemardesque de ses nuits. Sauf qu'au lieu de sortir des cauchemards pour vivre sa vie, c'est le contraire qu'il fait.
II
Train, tram, bus, ce n'est pas qu'une journée écologique. C'est toute sa vie, règlée comme du papier à musique. La mer lui a menti avec toutes ses promesses: changement par ci, changement par là, nouveautés, différences... Si une chose reste invariable, c'est l'humain, en bien comme en mal, lui au même titre que les autres. Ou presque. L'environnement sculpte les êtres et les chemins, mais uniquement en surface. La fissure en trop se révèle déstructrice, la sculpture s'écroule et c'est ni plus ni moins qu'un amas diforme et chaotique de chaire, sang et pensées qui remplace la structure originale. La mer érode la falaise, mais elle se salit. Lui s'est sali en venant s'écraser sans cesse contre des sculptures jusqu'à la défaite. Le voici insensible, ignorant des mises à jours des codes et autres subtilités divertissantes de la vie sociale, comme une mer qui se refuse désormais d'encore approcher du rivage autrement que par la pluie, pluie occasionelle et dictée par la position des nuages, le hasard mathématique de l'éxistence. Noé pourrait venir patrouiller une seconde fois pour purger le monde, réimplanter l'humanité dans un terreau assaini, mais le désordre ne tarderait pas à règner à nouveau. La nature revient au galop, et la nature, c'est une défaite, une épée de Damoclès que personne ne verra tomber. E pur si muove!
To Be Continued...